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Les formes d’inclusion : de l’exclusion à l’appartenance réelle 

  • Photo du rédacteur: Georges Gallien
    Georges Gallien
  • il y a 6 jours
  • 6 min de lecture

On parle souvent d’« inclusion » comme d’une frontière simple : être dedans ou dehors.

 

Pourtant, une personne peut être admise sans pouvoir être pleinement elle-même. Elle peut être reconnue pour sa différence sans devenir membre du groupe. Elle peut avoir un rôle, des contacts ou une visibilité, tout en restant absente des liens et des décisions qui comptent.

 

Pour comprendre ces écarts, il faut croiser plusieurs cadres.

 

Le premier est le modèle de Shore et de ses collègues, conçu pour les groupes de travail. Il éclaire la relation entre appartenance et singularité. Les autres repères ajoutent ce que ce modèle ne montre pas seul : l’accès aux rôles, aux relations et aux ressources.

 

Précision importante : les quatre formes de base ci-dessous sont sourcées. Les expressions « inclusion instrumentale », « intégration fonctionnelle temporaire » et « intégration relationnelle superficielle » sont des hybridations analytiques : elles sont utiles pour décrire une situation, mais ne forment pas une typologie scientifique unique déjà stabilisée.

 

L’inclusion : appartenir sans devoir disparaître

 

Dans le modèle de Shore, l’inclusion repose sur deux dimensions :

 

  • l’appartenance : suis-je vraiment considéré comme membre ?


  • la singularité : puis-je rester différent sans devoir effacer ce qui me distingue ?

     

Être inclus ne revient donc pas à être toléré, inscrit sur une liste ou invité à une réunion. Une personne peut être présente partout et ne jamais se sentir vraiment attendue. En voici les formes d’inclusion :

Forme

Appartenance

Singularité reconnue

Ce que cela signifie

Exclusion

Faible

Faible

La personne n’a ni place reconnue ni considération réelle pour ce qui la distingue.

Assimilation

Forte ou possible

Faible

Elle peut rester à condition de se conformer aux codes dominants.

Différenciation

Faible

Forte

Sa différence est vue, parfois appréciée ou utile, sans créer une appartenance durable.

Inclusion réelle

Forte

Forte

Elle compte comme membre et peut garder sa singularité.

L’assimilation peut ressembler à une intégration réussie. La personne a un rôle, mais sa place devient plus stable lorsqu’elle réduit ses besoins, ses limites ou ses désaccords. La formule implicite est : « Vous pouvez rester, mais ne soyez pas trop vous-même. »

 

La différenciation est plus ambiguë. La personne devient celle qui voit autrement, qui comprend vite, qui résout les situations complexes ou qui apporte une compétence rare. Sa singularité est reconnue. Pourtant, elle reste sur le bord du « nous ». Elle est intéressante, sans être pleinement des leurs.

 

L’inclusion réelle n’exige pas que tout soit facile. Il peut y avoir des règles et des tensions. La différence est que la personne peut demander de l’aide, dire non ou ne pas être utile immédiatement sans sentir que sa place est remise en question.

 

Quatre chaises autour d’une table avec une place légèrement éloignée, évoquant l’exclusion, l’assimilation et l’inclusion.


L’intégration sociale : ce que le modèle de l’inclusion ne montre pas seul

 

Le modèle de Shore répond à une question précise : « Quelle place le groupe me donne-t-il ? »

 

Mais il ne suffit pas à décrire toute la réalité sociale.

 

Une personne peut être appréciée, compétente, sollicitée et présente dans les réunions sans être intégrée dans les réseaux, les codes, les espaces informels ou les décisions qui structurent réellement un groupe.

 

Le sociologue Hartmut Esser distingue quatre dimensions de l’intégration sociale.

Dimension

Question concrète

Ce que cela regarde

Acculturation

Est-ce que je comprends les codes ?

Langage, habitudes, normes implicites, humour, manières d’entrer en relation.

Placement

Ai-je une place concrète ?

Rôle, statut, droits, responsabilités, accès aux ressources.

Interaction

Des liens réciproques existent-ils ?

Invitations, entraide, contacts spontanés, relations hors besoin ponctuel.

Identification

Puis-je dire « nous » sans me trahir ?

Sentiment d’appartenance, reconnaissance émotionnelle et symbolique.

Ces dimensions ne se remplacent pas.

 

Connaître les codes n’est pas être intégré. Avoir un rôle n’est pas avoir des liens. Avoir des liens n’est pas toujours se sentir membre. Et se sentir membre ne garantit pas forcément un véritable accès au pouvoir.

 

Cette distinction permet de comprendre une phrase fréquente :

 

« Pourtant, j’ai fait tout ce qu’il fallait. Pourquoi ai-je encore l’impression d’être dehors ? »

 

Les trois formes de liens sociaux

 

L’intégration dépend aussi des réseaux auxquels une personne peut accéder.

 

Les travaux sur le capital social distinguent trois types de liens.

 

Les liens de proximité (bonding) relient des personnes proches ou semblables : famille, amis, pairs, communauté de vécu. Ils soutiennent, sécurisent et permettent de tenir.

 

Les liens-ponts (bridging) relient des milieux différents. Ils permettent de circuler entre des univers sociaux, culturels ou professionnels sans devoir se dissoudre dans l’un d’eux.

 

Les liens verticaux (linking) relient à des personnes ou institutions disposant de davantage de pouvoir, de ressources ou de capacité de décision. Ils peuvent ouvrir l’accès à une information, une opportunité, une responsabilité, un financement ou un espace où les décisions se prennent.

 

Les formes intermédiaires : les mots à employer avec précision

 

Certaines situations ne rentrent pas parfaitement dans les quatre cases de Shore. Il faut alors nommer les choses sans faire croire qu’un seul modèle explique tout.

 

L’appartenance conditionnelle est un concept employé dans les recherches sur l’intégration et la citoyenneté. La place existe, mais elle reste révocable. La personne doit continuellement démontrer sa conformité, sa loyauté, sa discrétion, sa performance ou sa « bonne » manière d’être.

 

Le tokenisme, développé notamment par Rosabeth Moss Kanter, renvoie à la très forte visibilité de personnes très minoritaires dans une organisation, sans que cette visibilité assure une influence ou une égalité de statut. Il ne faut donc pas appeler « tokenisme » toute expérience de solitude ou de mise à l’écart.

 

Enfin, trois expressions peuvent servir de grille de lecture hybride :

Expression

Statut

Définition

Intégration structurelle sans inclusion

Hybridation analytique

Avoir un poste, un rôle ou un statut, mais peu de liens réciproques ou de reconnaissance durable.

Intégration relationnelle superficielle

Hybridation analytique

Être salué, invité ou sollicité, mais ne pas être réellement recherché hors du cadre prévu.

Intégration fonctionnelle temporaire

Hybridation analytique

Recevoir un accès ponctuel parce qu’une compétence ou un regard devient nécessaire, sans appartenance durable.

Inclusion instrumentale

Hybridation analytique

Voir sa différence acceptée principalement lorsqu’elle sert directement le groupe.

Ces expressions décrivent une structure relationnelle : une fonction est reconnue, sans que la place de la personne soit consolidée.

 

Le test de la place qui demeure

 

Un critère simple peut aider à lire une situation :

 

Est-ce que ma place survit lorsque mon utilité immédiate disparaît ?

 

Observez ce qui se passe lorsque vous n’avez rien à produire, lorsque vous dites non, lorsque vous êtes fatigué, lorsque vous demandez de l’aide, lorsque vous apportez un désaccord ou lorsque le problème qui justifiait votre présence est résolu.

 

Si le lien demeure, il peut y avoir une appartenance.

 

S’il disparaît avec la fonction, il y avait peut-être coopération, reconnaissance ponctuelle ou intégration fonctionnelle temporaire. Cela ne prouve pas une intention hostile. Mais ce n’est pas forcément de l’inclusion réelle.

 

Pour aller plus loin

 

Comprendre ces formes ne sert pas à juger un groupe trop vite, ni à se condamner parce qu’on aurait « mal fait » son intégration.

 

La question peut devenir plus juste :

 

Dans quels groupes puis-je être reconnu sans devoir me réduire, me vendre ou devenir indispensable ?

 

Lorsque cette question se répète dans votre vie sociale ou professionnelle, un premier échange peut aider à distinguer ce qui relève de votre fonctionnement, de vos stratégies d’adaptation et de la structure réelle des liens autour de vous.

Lorsque vous avez longtemps essayé de trouver votre place en vous adaptant, un premier échange peut aider à remettre de la clarté sur ce que vous portez, ce que vous compensez et ce qui mérite peut-être d’être regardé autrement.



Ou visitez ces pages dédiées :


 


  • Shore, L. M. et al., *Inclusion and Diversity in Work Groups: A Review and Model for Future Research* — l’inclusion est pensée à partir de l’appartenance et de la singularité. ([Sage Journals][1])

  • Hartmut Esser — acculturation, placement, interaction et identification comme dimensions de l’intégration sociale. ([OpenEdition Books][2])

  • Szreter & Woolcock — distinction entre capital social de proximité, liens-ponts et liens verticaux. ([PubMed][3])

  • Tamar de Waal — appartenance conditionnelle, dans le champ des exigences d’intégration et de citoyenneté. ([Taylor & Francis Online][4])

  • Rosabeth Moss Kanter — travail fondateur sur le tokenisme dans les organisations. ([Harvard Business School][5])


[1]: https://journals.sagepub.com/doi/10.1177/0149206310385943 "Inclusion and Diversity in Work Groups: A Review and Model for Future Research - Lynn M. Shore, Amy E. Randel, Beth G. Chung, Michelle A. Dean, Karen Holcombe Ehrhart, Gangaram Singh, 2011 "

[2]: https://books.openedition.org/iheid/8370 "2. Literature Review"

[3]: https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/15282219/ "Health by association? Social capital, social theory, and ..."

[4]: https://www.tandfonline.com/doi/full/10.1080/07256868.2020.1724906 "Full article: Conditional Belonging: Evaluating Integration ..."

[5]: https://www.hbs.edu/faculty/Pages/item.aspx?num=10807 "Men and Women of the Corporation - Book - Faculty & ..."

 

 

 

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